Une nuit à Guinsa

Corée du Sud 425
La route slalome au cœur des montagnes pointues comme des canines, à l’infini dégradé de vert. Au détour d’un virage serré surgissent les rives d’un fleuve marécageux, d’où dépassent quelques becs gris. Le soleil baigne tout. Ses éclats de lumière sur la surface de l’eau invitent à la contemplation. Cela tombe bien : il est difficile de dépasser les 45 km/h sur ces lacets aux pièges inconnus.

Au bout du voyage nous attend Guinsa, l’un des plus grands complexes bouddhiques de Corée du Sud. Un entrelacs de temples accrochés à flanc de montagne, aux couleurs époustouflantes. On raconte que les monts s’ouvrent autour de Guinsa comme les pétales d’une fleur de lotus. Nous terminons le dernier kilomètre à pied. La côte est rude. Mais le spectacle que nous découvrons une fois en haut mérite l’effort. Passé la porte de pierre : une explosion de vert, rouge, bleu et doré nous accueille. Ici chaque poutre, chaque balcon est peint, embarquant l’esprit dans un tourbillon palpitant auquel s’ajoute celui de la végétation luxuriante. Partout, dans le temple, autour du temple, les fleurs du printemps rivalisent de générosité.

« Par ici », indique celui que l’on appelle Monsieur Kim. Ce Coréen anglophone est chargé d’accompagner la poignée d’Occidentaux venus passer, comme nous, deux jours et une nuit dans le temple, afin d’y vivre au rythme des moines. Monsieur Kim nous indique les chambres et nous tend les vêtements que nous porterons ici : un pantalon et un gilet de toile simple, marquant notre appartenance, pour quelques heures, à la communauté.

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Je m’arrête un instant pour observer un groupe de retraités Coréens tenant une discussion animée près d’une fontaine. Tous utilisent la même soucoupe pour boire. Que suis-je venue chercher ici ? Pas une révélation mystique – il serait naïf d’imaginer qu’une poignée d’heure avec des moines suffirait pour cela. Ni une initiation à une nouvelle religion, si l’on considère que le bouddhisme en est une. Plutôt une expérience. Une pause. Le pas de côté qui, parfois, aide à prendre un peu de recul sur le quotidien.

Nous visitons le complexe avec Monsieur Kim. Partout, des Coréens s’activent. Beaucoup sont des visiteurs, venus ici pour prier. Le temple est très ouvert. Il est possible d’entrer et sortir des pièces pendant les cérémonies, librement, sans que personne ne s’en offusque. A condition d’ôter les chaussures. La plupart des moines de Guinsa sont des femmes – des « bonzesses ». Nous croisons de toutes petites grands-mères grimpant les marches à toute vitesse, en dépit de leurs jambes arquées et de leurs dos chargés de sacs. Nous serions incapables de les suivre. « Ce soir, vous testerez la méditation », annonce notre guide.

Le dîner est pris dans la salle collective, avec la communauté. Tous les jours, Guinsa offre un repas gratuit aux visiteurs de passage. Riz, quelques légumes, soupe et kimchi, la grande spécialité coréenne : du chou épicé et mariné plusieurs semaines dans la saumure. Un délice. Enfin, pas pour tout le monde. « Même si vous n’aimez pas, mangez tout : cette nourriture le fruit du travail des moines, en laisser serait leur manquer de respect », prévient Monsieur Kim. Certains ont plus de mal que d’autres à finir.

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Un peu plus tard, nous entamons l’initiation à la méditation, en compagnie d’une bonzesse. La vingtaine de Français, Allemands, Italiens ou encore Mexicains présents sont pour la plupart des étudiants. Tous ne prennent pas l’instant très au sérieux. Ils sont là pour l’exotisme.

Il y a, à Paris, un Dojo Zen où l’on enseigne les rudiments de l’exercice. La méditation est un art à la fois simple et compliqué. Simple, car il est accessible à n’importe qui. S’asseoir en lotus, yeux fermés ou ouverts, se concentrer sur la respiration – inspirer, expirer. C’est tout. Ne pas chercher à chasser les pensées inondant en permanence l’esprit : les observer, simplement. Peu à peu, le tumulte s’apaise, comme le sable retombant au fond d’une rivière une fois l’agitation passée. Facile ?

Non. Car pour ressentir les effets bénéfiques (réels, profonds, incroyables) de cette pratique, il convient de méditer tous les jours, au moins vingt minutes. Or, s’accorder ce temps-là, ce cadeau à soi alors que nous passons nos journées à courir après les secondes, à chasser les moments considérés comme improductifs, est loin d’être évident. Cela exige un profond travail et une rigueur sans faille.

Le visage de la bonzesse est à la fois doux et déterminé. Chacun de ses gestes est gracieux. Apaisé. Sa maîtrise de l’anglais est parfaite, ce qui ne manque pas d’intriguer. Plus tard, elle nous confiera qu’autrefois, elle était une femme d’affaires « successful » à Séoul. Pas d’enfant. Une vie consacrée au travail. Remplie. Puis un jour, la révélation. Elle quitta tout pour rejoindre Guinsa. Ici, nous explique-t-elle, les bonzesses ne sont pas obligées de se raser la tête, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres branches du bouddhisme.

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Je l’interroge sur le « Dharma », les enseignements délivrés par Bouddha. Elle rit. « Il y a un Bouddha en chacun de nous », dit-elle. Puis : « respecter la vie en tout. Voir la beauté. Les huit rayons de la roue du Dharma : la pensée juste, la parole juste, la compréhension juste, l’action juste, le mode de vie juste, l’effort juste, l’attention juste, la concentration juste. Réfléchissez à ça. Souriez. Faites en sorte que chacun de vos gestes soit harmonieux ».

Comment quitte-t-on une vie de « working woman » séoulite pour devenir bonzesse ? Quel a été son chemin intérieur ? A-t-elle trouvé la paix ? « Dans mes autres vies, déjà, je priais beaucoup », murmure-t-elle en guise d’explication. Elle n’en dira pas plus. Les Bouddhistes croient en la réincarnation.

Nous nous couchons tôt. A 3 heures du matin, nous nous levons pour assister à la première cérémonie de la journée. Les bonzes défilent autour du temple, suivis par une file de fidèles à laquelle nous nous mêlons. Ils chantent. Pas à pas, lentement, nous marchons avant de regagner le temple, où la prière débute.

Nous fermons les yeux.

Quelque chose se passe.

Un frisson dans la colonne vertébrale. Un souffle. Une vibration, qui est d’abord le prolongement de celle du son. Nous ne comprenons pas les paroles, mais le chant des bonzes a ce pouvoir-là : il aide l’esprit à glisser vers l’ailleurs. Il apporte une concentration puissante. Une forme de transe, peut-être.

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Un peu plus tard dans la matinée, nous enchaînons les 108 prostrations rituelles en compagnie de la bonzesse. L’exercice est physique. Il a des points communs avec certaines formes de yoga, en particulier le Kundalini. L’épuisement du corps aide à libérer l’esprit. Dépasser la douleur des cuisses, des genoux, des chevilles, permet d’atteindre une autre forme de dépassement, plus spirituel. A lâcher prise. A retrouver un certain sens des priorités.

Le Bouddhisme n’est pas une religion à proprement parler. Plutôt une philosophie. Un mode de relation au monde. Pourtant, bien des Coréens prient Bouddha comme un Dieu, afin de conserver la santé, la prospérité ou pour la réussite de leurs enfants. Quel que soit le continent ou la religion, le besoin de réponses est identique. Partout se manifeste le refus du vide. La même nécessité de croire en un idéal, un Dieu ou un principe supérieur. Le même vertige : l’angoisse absolue face à la mort.

Ces quelques heures à Guinsa ont été un court aperçu du Bouddhisme Coréen. Une plongée dans la beauté confondante de ce lieu. La poursuite d’une réflexion, aussi, sur la méditation. Cette pratique, qui déconnectée de la religion, permet de plonger en soi afin d’y trouver les réponses qui n’émergent jamais à la surface. Une forme d’acceptation du monde qui n’est pas un renoncement, mais plutôt l’exact opposé : une sérénité liée à la connaissance des profondeurs.

Dans « Mon histoire vraie » (Ed. Sonatine), le cinéaste David Lynch écrit :

« Les idées sont comme des poissons.

Si l’on veut attraper un petit poisson, on peut rester près de la surface de l’eau. Mais si l’on veut attraper un gros poisson, alors il faut descendre en profondeur.

Dans les profondeurs, les poissons sont plus vigoureux et plus purs. Ils sont immenses et abstraits. Et ils sont très beaux.

Moi, je cherche un certain type de poisson qui a une grande importance à mes yeux, un poisson que je puisse transposer au cinéma. (…)

Chaque chose, tout ce qui existe, émane des profondeurs. Plus votre conscience s’élargit, plus vous vous enfoncez vers cette source, et plus le poisson que vous pourrez attraper sera gros. (…)

Ma pratique de la médiation, depuis trente-trois ans a eu un rôle déterminant dans mon œuvre cinématographique et picturale, ainsi que dans tous les secteurs de ma vie. Pour moi, ça a été le moyen de plonger plus en profondeur dans ma quête du gros poisson ».

Je poursuis la recherche du mien.

Il se dissimule toujours dans les abysses, sous le tumulte des pensées accesoires.

 

3 réflexions sur “Une nuit à Guinsa

  1. Bonjour!! Je suis à Séoul pendant 4 mois et j’aimerai beaucoup passer une nuit dans ce temple, comment avez-vous fait pour y aller? faut-il réserver? Merci beaucoup! Justine

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