Une nuit à Guinsa

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La route slalome au cœur des montagnes pointues comme des canines, à l’infini dégradé de vert. Au détour d’un virage serré surgissent les rives d’un fleuve marécageux, d’où dépassent quelques becs gris. Le soleil baigne tout. Ses éclats de lumière sur la surface de l’eau invitent à la contemplation. Cela tombe bien : il est difficile de dépasser les 45 km/h sur ces lacets aux pièges inconnus.

Au bout du voyage nous attend Guinsa, l’un des plus grands complexes bouddhiques de Corée du Sud. Un entrelacs de temples accrochés à flanc de montagne, aux couleurs époustouflantes. On raconte que les monts s’ouvrent autour de Guinsa comme les pétales d’une fleur de lotus. Nous terminons le dernier kilomètre à pied. La côte est rude. Mais le spectacle que nous découvrons une fois en haut mérite l’effort. Passé la porte de pierre : une explosion de vert, rouge, bleu et doré nous accueille. Ici chaque poutre, chaque balcon est peint, embarquant l’esprit dans un tourbillon palpitant auquel s’ajoute celui de la végétation luxuriante. Partout, dans le temple, autour du temple, les fleurs du printemps rivalisent de générosité.

« Par ici », indique celui que l’on appelle Monsieur Kim. Ce Coréen anglophone est chargé d’accompagner la poignée d’Occidentaux venus passer, comme nous, deux jours et une nuit dans le temple, afin d’y vivre au rythme des moines. Monsieur Kim nous indique les chambres et nous tend les vêtements que nous porterons ici : un pantalon et un gilet de toile simple, marquant notre appartenance, pour quelques heures, à la communauté.

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Je m’arrête un instant pour observer un groupe de retraités Coréens tenant une discussion animée près d’une fontaine. Tous utilisent la même soucoupe pour boire. Que suis-je venue chercher ici ? Pas une révélation mystique – il serait naïf d’imaginer qu’une poignée d’heure avec des moines suffirait pour cela. Ni une initiation à une nouvelle religion, si l’on considère que le bouddhisme en est une. Plutôt une expérience. Une pause. Le pas de côté qui, parfois, aide à prendre un peu de recul sur le quotidien.

Nous visitons le complexe avec Monsieur Kim. Partout, des Coréens s’activent. Beaucoup sont des visiteurs, venus ici pour prier. Le temple est très ouvert. Il est possible d’entrer et sortir des pièces pendant les cérémonies, librement, sans que personne ne s’en offusque. A condition d’ôter les chaussures. La plupart des moines de Guinsa sont des femmes – des « bonzesses ». Nous croisons de toutes petites grands-mères grimpant les marches à toute vitesse, en dépit de leurs jambes arquées et de leurs dos chargés de sacs. Nous serions incapables de les suivre. « Ce soir, vous testerez la méditation », annonce notre guide.

Le dîner est pris dans la salle collective, avec la communauté. Tous les jours, Guinsa offre un repas gratuit aux visiteurs de passage. Riz, quelques légumes, soupe et kimchi, la grande spécialité coréenne : du chou épicé et mariné plusieurs semaines dans la saumure. Un délice. Enfin, pas pour tout le monde. « Même si vous n’aimez pas, mangez tout : cette nourriture le fruit du travail des moines, en laisser serait leur manquer de respect », prévient Monsieur Kim. Certains ont plus de mal que d’autres à finir.

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Un peu plus tard, nous entamons l’initiation à la méditation, en compagnie d’une bonzesse. La vingtaine de Français, Allemands, Italiens ou encore Mexicains présents sont pour la plupart des étudiants. Tous ne prennent pas l’instant très au sérieux. Ils sont là pour l’exotisme.

Il y a, à Paris, un Dojo Zen où l’on enseigne les rudiments de l’exercice. La méditation est un art à la fois simple et compliqué. Simple, car il est accessible à n’importe qui. S’asseoir en lotus, yeux fermés ou ouverts, se concentrer sur la respiration – inspirer, expirer. C’est tout. Ne pas chercher à chasser les pensées inondant en permanence l’esprit : les observer, simplement. Peu à peu, le tumulte s’apaise, comme le sable retombant au fond d’une rivière une fois l’agitation passée. Facile ?

Non. Car pour ressentir les effets bénéfiques (réels, profonds, incroyables) de cette pratique, il convient de méditer tous les jours, au moins vingt minutes. Or, s’accorder ce temps-là, ce cadeau à soi alors que nous passons nos journées à courir après les secondes, à chasser les moments considérés comme improductifs, est loin d’être évident. Cela exige un profond travail et une rigueur sans faille.

Le visage de la bonzesse est à la fois doux et déterminé. Chacun de ses gestes est gracieux. Apaisé. Sa maîtrise de l’anglais est parfaite, ce qui ne manque pas d’intriguer. Plus tard, elle nous confiera qu’autrefois, elle était une femme d’affaires « successful » à Séoul. Pas d’enfant. Une vie consacrée au travail. Remplie. Puis un jour, la révélation. Elle quitta tout pour rejoindre Guinsa. Ici, nous explique-t-elle, les bonzesses ne sont pas obligées de se raser la tête, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres branches du bouddhisme.

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Je l’interroge sur le « Dharma », les enseignements délivrés par Bouddha. Elle rit. « Il y a un Bouddha en chacun de nous », dit-elle. Puis : « respecter la vie en tout. Voir la beauté. Les huit rayons de la roue du Dharma : la pensée juste, la parole juste, la compréhension juste, l’action juste, le mode de vie juste, l’effort juste, l’attention juste, la concentration juste. Réfléchissez à ça. Souriez. Faites en sorte que chacun de vos gestes soit harmonieux ».

Comment quitte-t-on une vie de « working woman » séoulite pour devenir bonzesse ? Quel a été son chemin intérieur ? A-t-elle trouvé la paix ? « Dans mes autres vies, déjà, je priais beaucoup », murmure-t-elle en guise d’explication. Elle n’en dira pas plus. Les Bouddhistes croient en la réincarnation.

Nous nous couchons tôt. A 3 heures du matin, nous nous levons pour assister à la première cérémonie de la journée. Les bonzes défilent autour du temple, suivis par une file de fidèles à laquelle nous nous mêlons. Ils chantent. Pas à pas, lentement, nous marchons avant de regagner le temple, où la prière débute.

Nous fermons les yeux.

Quelque chose se passe.

Un frisson dans la colonne vertébrale. Un souffle. Une vibration, qui est d’abord le prolongement de celle du son. Nous ne comprenons pas les paroles, mais le chant des bonzes a ce pouvoir-là : il aide l’esprit à glisser vers l’ailleurs. Il apporte une concentration puissante. Une forme de transe, peut-être.

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Un peu plus tard dans la matinée, nous enchaînons les 108 prostrations rituelles en compagnie de la bonzesse. L’exercice est physique. Il a des points communs avec certaines formes de yoga, en particulier le Kundalini. L’épuisement du corps aide à libérer l’esprit. Dépasser la douleur des cuisses, des genoux, des chevilles, permet d’atteindre une autre forme de dépassement, plus spirituel. A lâcher prise. A retrouver un certain sens des priorités.

Le Bouddhisme n’est pas une religion à proprement parler. Plutôt une philosophie. Un mode de relation au monde. Pourtant, bien des Coréens prient Bouddha comme un Dieu, afin de conserver la santé, la prospérité ou pour la réussite de leurs enfants. Quel que soit le continent ou la religion, le besoin de réponses est identique. Partout se manifeste le refus du vide. La même nécessité de croire en un idéal, un Dieu ou un principe supérieur. Le même vertige : l’angoisse absolue face à la mort.

Ces quelques heures à Guinsa ont été un court aperçu du Bouddhisme Coréen. Une plongée dans la beauté confondante de ce lieu. La poursuite d’une réflexion, aussi, sur la méditation. Cette pratique, qui déconnectée de la religion, permet de plonger en soi afin d’y trouver les réponses qui n’émergent jamais à la surface. Une forme d’acceptation du monde qui n’est pas un renoncement, mais plutôt l’exact opposé : une sérénité liée à la connaissance des profondeurs.

Dans « Mon histoire vraie » (Ed. Sonatine), le cinéaste David Lynch écrit :

« Les idées sont comme des poissons.

Si l’on veut attraper un petit poisson, on peut rester près de la surface de l’eau. Mais si l’on veut attraper un gros poisson, alors il faut descendre en profondeur.

Dans les profondeurs, les poissons sont plus vigoureux et plus purs. Ils sont immenses et abstraits. Et ils sont très beaux.

Moi, je cherche un certain type de poisson qui a une grande importance à mes yeux, un poisson que je puisse transposer au cinéma. (…)

Chaque chose, tout ce qui existe, émane des profondeurs. Plus votre conscience s’élargit, plus vous vous enfoncez vers cette source, et plus le poisson que vous pourrez attraper sera gros. (…)

Ma pratique de la médiation, depuis trente-trois ans a eu un rôle déterminant dans mon œuvre cinématographique et picturale, ainsi que dans tous les secteurs de ma vie. Pour moi, ça a été le moyen de plonger plus en profondeur dans ma quête du gros poisson ».

Je poursuis la recherche du mien.

Il se dissimule toujours dans les abysses, sous le tumulte des pensées accesoires.

 

« Enfants d’exil », une nouvelle pour Le Petit Carré Jaune

En mai dernier, Sabine, auteur du blog littéraire Le Petit Carré Jaune, amoureuse des douces lumières de la Loire, m’a proposé de participer à un projet : tout l’été, elle a ouvert son site à des auteurs. Libres à eux de lui proposer une nouvelle sur le thème de leur choix.

Voici le texte que j’ai écrit pour Sabine, que vous pouvez également retrouver ici.

Enfants d’exil

Nos pères nous ont dit : ne vous retournez jamais. Nous ne nous sommes pas retournés. Mais nous avons oublié le visage de nos pères.

Nos mères nous ont dit : souvenez-vous de la terre des anciens. Nous nous sommes souvenus. Mais nous avons oublié la voix de nos mères.

Nous étions enfants lorsqu’il a fallu partir. Un soir, un matin, un après-midi, les adultes se sont agités et soudain, les sacs étaient prêts sur le pas de la porte. Les tantes, les sœurs, les grands-mères ont prétendu qu’il s’agissait d’un jeu. Que l’on partait pour un voyage où l’on s’amuserait beaucoup. Ensemble. Même si l’on ne pouvait pas emmener grand-chose, uniquement l’essentiel. Pas de jouets, ou alors juste un.
Nous avons souri. Nous avons fait semblant de croire au voyage, mais  nous savions. Depuis quelque temps déjà, nous avions vu nos frères et nos oncles disparaître. Nous avions vu les rides se dessiner trop vite sur le front de nos mères. Nous avions écouté les discussions secrètes lorsque nous étions censés dormir. Cachés dans l’obscurité de nos chambres, nous étions pétrifiés de peur. Nous n’étions déjà plus des enfants.

Une nuit, nous sommes descendus de voitures. Certains d’entre nous ont continué à moto. D’autres à vélo. Beaucoup sont partis à pied. Le long de la route, d’étranges formes s’entassaient par endroit. Des bagages abandonnés, trop lourds ou bien inutiles, ont dit nos pères.
Nous étions curieux. Quelques-uns se sont approchés, dans l’espoir de dénicher un jouet ou bien un peu de nourriture. Une trouvaille susceptible de redonner le sourire à nos sœurs. L’un des bagages a remué. Nous avons sursauté. Une vieille femme a saisi notre cheville. Longtemps, son visage a tourmenté nos songes.
Nous sommes arrivés dans une ville immense. Les sons, les odeurs, les bruits ont envahi nos têtes. Nous imaginions être arrivés au bout du voyage. Nous le trouvions déjà si long. En vérité, il n’avait pas encore commencé.
Nous avons appris à supporter la foule et la proximité des corps. Nous avons appris à attendre des heures, serrés les uns contre les autres, dans la touffeur des gourbis étroits. Nous avons appris à nous échapper dans nos têtes en rêvant au pays dont nos parents parlaient sans cesse. Un jour, nous habiterions une grande maison sur une terre de paix. Nos sœurs n’auraient plus peur. L’inquiétude ne broierait plus le cœur de nos pères. Nous ne manquerions de rien. Nous irions à l’école.

Oui, nous avons appris à nous échapper dans nos têtes. Cela nous serait utile.

Nous avons cessé de compter les jours. Nous avons cessé de jouer. Une nuit, un matin, un après-midi, nos pères et nos mères nous ont pris par la main : « cette fois, ça y est. Le chemin de la liberté ». L’espoir a illuminé leur visage.
Notre famille a rejoint le bateau. Nous n’avions jamais vu l’océan. Nous n’avions jamais navigué et pourtant, l’embarcation nous a semblé minuscule. Nous avons tremblé pour les nôtres. Allions-nous couler lentement ou rapidement, mourir dans ces eaux sombres ? Pendant une minute, cette idée nous a séduits. Tomber au fond de l’océan et tout oublier. Ensemble. Pourquoi pas ?
Impossible. Nous avons retrouver nos esprits : il faudrait nous battre, toujours. Survivre, car nos parents avaient fait cela pour nous. L’exil. Les sacrifices. Nous n’avions pas le choix.

Sur les flots, nous avons été malades. Des hommes différents nous ont regardé et le froid a envahi nos corps. Un mauvais pressentiment a secoué nos membres comme un frisson de fièvre, alors nous avons pensé très fort à la terre de paix. A la grande maison qui nous attendait. Nous avons fini par nous endormir. Nous n’aurions pas dû.

Nous nous sommes réveillés avec un goût de sel dans la bouche. Certains d’entre nous ont crié le nom de leur mère. D’autres ont cherché leurs petits frères. D’autres ont refusé de lâcher le corps de leur père et ont sombré dans les abysses.
Nous étions seuls, désormais. Nous nous sommes vidés sur nous et sommes redevenus des tout-petits. Nous sentions mauvais et nous pensions que c’était  mieux ainsi. Les hommes différents nous laisseraient peut-être tranquilles.
Mais ils étaient partout. Ils n’étaient pas nos pères. Nous n’avions pas besoin d’explication. Pour poursuivre le voyage, il faudrait leur donner quelque chose. Alors, nous l’avons fait. Nous nous sommes offerts aux hommes différents et nous nous sommes réfugiés à l’intérieur de nous-mêmes. La nuit, nous ne dormions plus. Nous accrochions aux contes de nos grands-mères. L’un d’eux racontait que le temps lave tout et sauve les âmes, pourvu que les cœurs restent purs. Nous avons prié pour que le temps passe plus vite.

Une nuit, un matin, un après-midi, nous sommes arrivés en terre de paix. Nous sommes redevenus des enfants dans les yeux des étrangers et cela a ramené les larmes à nos yeux secs. Ils nous ont tendu des mouchoirs et nous n’avons pas osé les prendre. Nous ne savions plus qui nous étions. Nous pensions à l’océan. Pourquoi ne nous avait-il pas englouti nous aussi ? Certains d’entre nous se sont murés dans le silence. D’autres ont commencé à parler et ne se sont plus arrêté. Quelques-uns se sont enfuis. Ils se sont perdus. Ils ne se sont jamais retrouvés.
La journée, nous sourions aux étrangers pour qu’ils nous aiment. La nuit nous pleurions tandis que la solitude rongeait nos chairs. Nous sursautions au moindre bruit. Les hommes différents hantaient nos esprits. 

Les années ont passé et nous avons retrouvé le sommeil. Nous sommes allés à l’école. Certains d’entre nous ont entamé des études de médecine, d’autres de lettres, d’économie ou de physique. Nous sommes devenus des citoyens de la terre de paix et nous avons appris à l’aimer. Désormais nous sourions mais dans nos cœurs, une voix ne cesse de crier. Nous refusons parfois de l’entendre. Trop l’écouter est dangereux. L’apprivoiser est impossible. Nous ne pouvons parler d’elle à personne.

Chaque jour, nous parlons cette langue qui n’est pas la nôtre et que nous maîtrisons désormais mieux que celle de nos parents. Nous marchons parmi les vivants et écoutons leurs mots. Nous partageons leurs joies et leurs révoltes.

Lorsque nous sommes seuls et que la voix nous accorde un peu de répit, nous fouillons. Avec acharnement, méthode, folie, nous sondons notre mémoire noueuse et blessée, dans le vain espoir d’y retrouver le visage oublié de nos pères.

Lire le Blog du Petit Carré Jaune.

A la recherche des dernières survivantes de Ravensbrück

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Certaines rencontres comptent plus que d’autres. Elles laissent une marque secrète sur la peau. Elles ouvrent des portes. Orientent les désirs souterrains.  Dans le cadre des recherches pour mon prochain roman, j’ai lu l’ouvrage de la journaliste Sarah Helm, « Si c’est une femme », lors de sa parution au Royaume-Uni. A l’occasion de la sortie de sa traduction française aux éditions Calmann Lévy, en avril, j’ai rencontré l’autrice.

Pendant des mois, Sarah Helm a mis sa vie entre parenthèses pour partir à la recherche des dernières survivantes de Ravensbrück, le camp de concentration nazi réservé aux femmes. Elle a sillonné l’Europe. Grâce à un rescapé de Buchenwald, elle trouvé trace de certains d’entre elles, dans les villages Ukrainiens autour d’Odessa. Beaucoup n’avaient jamais parlé. Ni à leur retour, ni plus tard.

Sarah Helm a retrouvé Zofia Kawinska, l’une des Polonaises qui a subi des expériences dans le camp. On les surnommait les « Lapins ». Des médecins nazis injectaient des bactéries dans leurs jambes, trituraient leurs os, retiraient des muscles, afin d’étudier la réaction des corps. Zofia a montré ses cicatrices à Sarah. Elle ne marche plus très bien.

La journaliste britannique est allée en Israël, pour parler aux enfants de survivantes. Elle ne s’est pas attachée à un seul pays. Elle a rencontré des dizaines de femmes en Pologne, en Russie, en France. Elle a recueilli leurs mots. Certaines sont mortes depuis. D’autres lui ont raconté les faits à peine explorés par les historiens. La déportation des prostituées Françaises. Les viols perpétrés par l’Armée rouge, à l’ouverture du camp.

L’ouvrage évoque aussi, avec nuance, le destin des bourreaux et gardiennes de Ravensbrück. Comment des filles simples, parfois venues des villages alentours, ont été séduites par la brutalité permise par leur fonction. Par le pouvoir absolu sur l’autre qu’elle leur conférait.

Pendant des semaines, « Si c’est une femme » m’a habitée. Pendant des semaines, j’ai été incapable de me concentrer sur autre chose. J’imaginais Sarah Helm frapper à la porte d’une modeste maison ukrainienne. S’asseoir à la table. Expliquer, à l’aide d’un traducteur, pourquoi elle était venue jusqu’ici. Un jour, m’a-t-elle confié, les enfants et petits enfants de l’une des rescapées d’Odessa sont venus s’asseoir autour d’elles. Sans un mot, avec étonnement, ils ont écouté le témoignage de la grand-mère.

Il aura fallu cela, la visite d’une étrangère, pour que le silence se rompe. Pour qu’au sein de ces familles, la mémoire se transmette enfin.

 
« Si c’est une femme. Vie et mort dans le camp de Ravensbrück, 1939-1945 » (If This is a Woman. Inside Ravensbrück. Hitler’s Concentration Camp For Women), de Sarah Helm, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Calmann-Lévy, 896 p., 27,50 €.

Pour lire l’article paru dans Le Monde sur l’ouvrage « Si c’est une femme », cliquez ici pour le téléchargerou bien ici pour le lire en ligne (édition abonnés).

Pour commander l’ouvrage de Sarah Helm, cliquez ici.

9782702158098

Synesthésie

On appelle cela la synesthésie. Chez Vassily Kandinsky, elle prenait une forme sublime : la musique lui inspirait la couleur. Le peintre écoutait un morceau et des formes lumineuses jaillissaient derrière ses paupières, jaune, rouge, bleu, vert, tandis que le pinceau dansait sur sa toile. Il intitulait ses œuvres Compositions ou Improvisations.

La synesthésie se produit lorsque les sens fusionnent. Un son déclenche une image. Une couleur devient une note. Un chiffre se mue en pigment.

Chez moi, la musique cisèle des mots.

C’est une expérience difficile à décrire. Impossible, tant elle s’inscrit au cœur même de la chair. De l’intime. Il s’agit d’une transe. Une fusion mystique. Une possession. Les notes entrent à l’intérieur de mon corps. Elles pénètrent chacune de mes cellules et elles retournent tout. Elles installent le chaos propice à la création. Elles font sauter les digues. Elles brisent les tabous et construisent des ponts entre les mondes. Elles établissent des connections interdites. L’irréel devient réel. Il n’y a plus aucun mur, nulle part, jamais. Les frontières se dissolvent dans l’éventualité d’une aventure.

La musique a, sur mon organisme, un effet proche de celui d’une drogue. Elle désinhibe les possibilités secrètes. Elle me plonge dans un voyage hallucinatoire exalté. Des os se brisent et se ressoudent d’une façon inédite. Les configurations par défaut se recomposent. Le sang coule, mais il s’agit d’un sang joyeux. Un sang heureux. Un nectar fécond. La musique prend par la main l’être indécis que je suis et fait de lui un héros invincible.

Elle l’embarque vers des voyages fous, indécents, subtils et clairvoyants. A côté d’elle, la lampe du génie est une peccadille. Désormais l’être indécis peut tout. Il sait tout. Il est omniscient et omnipotent. Sa substance même a quelque chose de divin et diabolique. Au-delà.

La musique est la muse ultime. Elle intensifie tout. Elle transfigure les émotions. Elle fait oublier un instant le monde en jetant un pansement fertile sur les plaies.

La musique est la mère sacrée de mes romans. Des chapitres entiers, des personnages complets ne tiennent qu’à cela : la rencontre avec un morceau. L’euphorie monstrueuse et créatrice libérée par la rencontre virtuelle avec un musicien. La transe synesthète.

Chaque roman, dès lors, est le fruit de cette rencontre. Chacun de mes livres est le résultat d’une expérience synesthésique.

Celle-ci s’incarne dans plusieurs titres. De nombreux titres, que j’aimerais partager ici avec vous, mais comment ? La liste est longue, trop. J’ai écrit Les enfants indociles écoutant tant albums. En particulier ceux de mes compagnons de route, mes âmes sœurs de plume : Patrick Watson, Emiliana Torrini, Joana Newsom, Piers Faccini, The Cinematic Orchestra.

Mais il y eut également des rencontres fortuites. Celles, riches en élégance, qui m’ont soufflé les mots sacrés. Notamment les cinq morceaux suivants. Ils constituent, je crois, la bande-son idéale des Enfants Indociles.

L’Ayahuasca : Days like this, Tearing sky, de Piers Faccini :

La mélancolie : Sudden Throw, de l’Islandais Olafur Arnalds :

L’émotion : Golshifteh Farahani, jouant du Hang Drum, pour le film My Sweet Pepper Land (Si vous ne l’avez pas vu : go ! Ce film est un bijou rare et fragile) :

La beauté : Au Pays d’Alice, Introduction, par Ibrahim Maalouf et Oxmo Puccimo :

Le mojo : L’hôtel Particulier, Melody Nelson, de Serge Gainsbourg :

Saudade Lisboète

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Convento do Carmo

Certaines villes éveillent dans nos corps une énergie inédite. D’autres appellent le rêve. Lisbonne, elle, prête à la Saudade. Le mot est si souvent utilisé pour évoquer la capitale portugaise qu’il frise parfois le cliché. Difficile, pourtant, lorsque l’on sillonne les rues pavées de blanc de la ville, ne pas être saisi par un doux vague à l’âme. Une nostalgie heureuse. Le sentiment d’avoir perdu quelque chose de beau, de le chercher en vain sur les azulejos des façades lisboètes, mais d’être en paix avec ce sentiment-là.

Cela tient peut-être aux vieilles pierres. Ou à la face décatie qu’offrent certains immeubles du centre-ville. Cela tient sûrement, aussi, à une certaine inclinaison de l’âme, celle de ceux qui ont un peu trop conscience de la fragilité des choses. De la facilité avec laquelle la brise peut emporter les cœurs vers les abysses ou alors là haut, très haut, tout près des étoiles.

Je suis à Lisbonne pour un reportage sur les séquelles de la crise et le début d’un renouveau de l’économie portugaise. Le dernier jour, l’un de mes rendez-vous me conduit tout près du Convento do Carmo. Le couvent des Carmes. Une sublime église en partie détruite par le tremblement de terre de 1755. Il ne reste que quelques arches blanches, tendues vers le ciel bleu. Je m’assois quelques instants au milieu des ruines. Me vient alors à l’esprit le travail de Thomas Jorion.

Un soir, à Paris, je suis entrée dans une petite galerie présentant sa série de photos baptisée Saudade. Jorion a parcouru le Portugal pour y photographier des manoirs abandonnés. Les clichés sont pris à l’intérieur : cuisine, chambre, salon. Escaliers. Les murs sont décrépis et colorés, suggérant le bonheur passé. Les fenêtres ont explosé, laissant pénétrer à l’intérieur la végétation et une lumière extraordinaire.

Les photographies de Jorion pourraient être sinistres et douloureuses. Elles ne sont rien de cela. Il y a une vie folle dans ces petits palais désœuvrés. Une liberté étrange et intemporelle, entrouvrant la porte d’un monde apaisé. L’artiste capte quelque chose du secret de la solitude et de la beauté de l’abandon.

Je quitte la capitale portugaise en songeant à cette phrase d’Antoine Volodine, dans Lisbonne dernière marge : « Nous étions jeunes alors et, pour lutter contre l’absurdité impardonnable du monde, nous avions des armes. »

Pour découvrir le travail de Thomas Jorion (photos ci-dessous), cliquez-ici.

Pour lire le reportage à Lisbonne pour Le Monde, cliquez-ici, ou bien suivez ce lien.

Algérie mon amour

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Il y a des villes que l’on aime avant d’y avoir posé le pied. J’ai d’abord aimé Alger à travers les livres. Ceux d’Albert Camus, bien sûr. Ceux d’Assia Djebar. J’ai aimé Alger, aussi, grâce à la peinture. Celle de Delacroix, Fromentin, Matisse. Ces artistes tombés amoureux de la lumière de la ville blanche. Son énergie. Les mystères qu’elle ne révèle qu’à ceux qui prennent le temps de parcourir ses ruelles et rencontrer ses habitants.

L’un de mes prochains livres parlera de cela. Une peintre amoureuse d’Alger, au début du XXe siècle. Alors, après des mois de doutes, de peurs, d’incertitudes, je suis partie là-bas. C’était un samedi soir d’hiver. Paris était triste et gris. De l’autre côté de la mer, un ciel incroyablement bleu m’attendait.

Sur Alger aucune généralité n’est possible. Il n’y a pas une, mais plusieurs villes blanches. La cité est composée de différentes strates qui se superposent et ne se croisent pas toujours. C’est un puzzle offrant une expérience radicalement différente en fonction de la pièce sur laquelle on se tient. Il y a l’Alger libérale et l’Alger islamisée. L’Alger de la Casbah millénaire et l’Alger des immeubles haussmanniens. L’Alger ottomane et l’Alger métissée. L’Alger chaleureuse et l’Alger intolérante.

Entre les deux, chaque fois, une infinie palette de nuances. Partout, la décennie noire a laissé ses traces. Partout, la question du statut des femmes se pose et les paradoxes sautent aux yeux. Il est possible de tomber raide dingue de cette ville comme de passer complètement à côté. Elle ne se dévoile pas facilement. Elle se mérite. Il convient d’en maîtriser les codes.

Voilà pourquoi j’ai demandé à Zorah, la mère Algéroise d’une amie, de m’accompagner lors de mon premier jour à Alger.

Zorah est le genre de personne que l’on considère au premier regard comme un membre de sa famille. A peine est-elle arrivée à mon hôtel que je tombe dans ses bras, je l’embrasse comme s’il s’agissait de ma propre mère, mon instinct me souffle qu’avec elle, je peux me le permettre. Elle prend tout en charge. Je me laisse bercer par le flot de ses paroles chaleureuses. Je ne pouvais pas rêver d’une meilleure guide pour découvrir la cité blanche.

Nous commençons par une longue promenade dans la ville. La rue Didouche Mourad, bordée de boutiques à la mode, menant à l’impressionnante Grande Poste. Les immeubles haussmanniens du front de mer, fier héritage de la présence française. La Casbah et ses ruelles ciselées, ses bâtisses décrépies, parfois à demi écroulées, avec partout, une vue captivante sur la mer. Nous mangeons du poissons grillé près du port. Nous visitons des jardins secrets.

Les jours suivants, je poursuis mon exploration de la ville seule. Je me perds dans Bal El Oued. Je retrouve mon chemin. Je parle aux Algérois. Ils me racontent leur ville. Ils me parlent des attentats des années 1990. Des attentats d’aujourd’hui, dans le monde arabe. De Syrie, d’Irak. Du passé. De la France. De politique, beaucoup. De leurs rêves.

A Alger, j’ai retrouvé la trace de ma peintre. J’ai aimé une ville autre que celle des livres.

Fragile île verte

Le chiffre donne le vertige. Lorsque je l’ai découvert, j’ai d’abord cru à une erreur. Mais non. Il est juste. En 1845, lorsque l’Irlande fut frappée par la famine de la pomme de terre, elle comptait 8 millions d’habitants. Dix ans plus tard, sa population est tombée à 6 millions d’habitants. Puis à 4,4 millions en 1911. Motif : outre la mortalité élevée, les Irlandais ont fui leur pays en masse afin de trouver meilleure fortune ailleurs. Beaucoup se sont réfugiés aux Etats-Unis.

L’Irlande est une terre d’émigration. Chaque crise économique déclenche une nouvelle vague de départs. Aujourd’hui, l’île verte recense 4,6 millions d’habitants. 260 000 sont partis ces sept dernières années, suite à l’explosion de la bulle immobilière. Il y a des communautés irlandaises partout dans le monde. Au Etats-Unis, en Australie, au Canada. A Hong Kong. A Londres. On raconte que 70 millions de personnes, sur les cinq continents, ont des racines irlandaises.

En novembre, pour Le Monde, je suis allée à Dublin afin de découvrir si la reprise économique que l’on constate aujourd’hui incite les Irlandais partis pendant la crise de 2008 à rentrer au pays. J’ai rencontré Helen, Nicky, Neasa, Caroll, Brian, Spencer, et beaucoup d’autres, rentrés il y a peu. L’île de Samuel Beckett va mieux, c’est indéniable. Mais les séquelles de la récession sont encore profondes. A l’exemple de la terrible explosion des inégalités.

En sillonnant la capitale illuminée par les décorations de Noël, en dégustant un whiskey dans un chaleureux pub avec mon ami Mark, les souvenirs de l’été dernier me sont revenus. En juin 2014, j’ai sillonné les routes d’Irlande, bouleversée par la beauté mélancolique de ses paysages verdoyants, parsemés de ruines d’Eglise. J’ai parcouru le plateau ascétique du Burren, où sont nées certaines scènes de mon prochain roman.

Chaque fois que je traversais un village désert, je songeais à ces chiffres. 8 millions, puis 4,4 millions d’habitants.

Retrouvez le reportage écrit pour Le Monde ici (Irlande),  ou pour les abonnés, en cliquant ici.