Algérie mon amour

Alger 055.JPG

Il y a des villes que l’on aime avant d’y avoir posé le pied. J’ai d’abord aimé Alger à travers les livres. Ceux d’Albert Camus, bien sûr. Ceux d’Assia Djebar. J’ai aimé Alger, aussi, grâce à la peinture. Celle de Delacroix, Fromentin, Matisse. Ces artistes tombés amoureux de la lumière de la ville blanche. Son énergie. Les mystères qu’elle ne révèle qu’à ceux qui prennent le temps de parcourir ses ruelles et rencontrer ses habitants.

L’un de mes prochains livres parlera de cela. Une peintre amoureuse d’Alger, au début du XXe siècle. Alors, après des mois de doutes, de peurs, d’incertitudes, je suis partie là-bas. C’était un samedi soir d’hiver. Paris était triste et gris. De l’autre côté de la mer, un ciel incroyablement bleu m’attendait.

Sur Alger aucune généralité n’est possible. Il n’y a pas une, mais plusieurs villes blanches. La cité est composée de différentes strates qui se superposent et ne se croisent pas toujours. C’est un puzzle offrant une expérience radicalement différente en fonction de la pièce sur laquelle on se tient. Il y a l’Alger libérale et l’Alger islamisée. L’Alger de la Casbah millénaire et l’Alger des immeubles haussmanniens. L’Alger ottomane et l’Alger métissée. L’Alger chaleureuse et l’Alger intolérante.

Entre les deux, chaque fois, une infinie palette de nuances. Partout, la décennie noire a laissé ses traces. Partout, la question du statut des femmes se pose et les paradoxes sautent aux yeux. Il est possible de tomber raide dingue de cette ville comme de passer complètement à côté. Elle ne se dévoile pas facilement. Elle se mérite. Il convient d’en maîtriser les codes.

Voilà pourquoi j’ai demandé à Zorah, la mère Algéroise d’une amie, de m’accompagner lors de mon premier jour à Alger.

Zorah est le genre de personne que l’on considère au premier regard comme un membre de sa famille. A peine est-elle arrivée à mon hôtel que je tombe dans ses bras, je l’embrasse comme s’il s’agissait de ma propre mère, mon instinct me souffle qu’avec elle, je peux me le permettre. Elle prend tout en charge. Je me laisse bercer par le flot de ses paroles chaleureuses. Je ne pouvais pas rêver d’une meilleure guide pour découvrir la cité blanche.

Nous commençons par une longue promenade dans la ville. La rue Didouche Mourad, bordée de boutiques à la mode, menant à l’impressionnante Grande Poste. Les immeubles haussmanniens du front de mer, fier héritage de la présence française. La Casbah et ses ruelles ciselées, ses bâtisses décrépies, parfois à demi écroulées, avec partout, une vue captivante sur la mer. Nous mangeons du poissons grillé près du port. Nous visitons des jardins secrets.

Les jours suivants, je poursuis mon exploration de la ville seule. Je me perds dans Bal El Oued. Je retrouve mon chemin. Je parle aux Algérois. Ils me racontent leur ville. Ils me parlent des attentats des années 1990. Des attentats d’aujourd’hui, dans le monde arabe. De Syrie, d’Irak. Du passé. De la France. De politique, beaucoup. De leurs rêves.

A Alger, j’ai retrouvé la trace de ma peintre. J’ai aimé une ville autre que celle des livres.

Publicités

Fragile île verte

Le chiffre donne le vertige. Lorsque je l’ai découvert, j’ai d’abord cru à une erreur. Mais non. Il est juste. En 1845, lorsque l’Irlande fut frappée par la famine de la pomme de terre, elle comptait 8 millions d’habitants. Dix ans plus tard, sa population est tombée à 6 millions d’habitants. Puis à 4,4 millions en 1911. Motif : outre la mortalité élevée, les Irlandais ont fui leur pays en masse afin de trouver meilleure fortune ailleurs. Beaucoup se sont réfugiés aux Etats-Unis.

L’Irlande est une terre d’émigration. Chaque crise économique déclenche une nouvelle vague de départs. Aujourd’hui, l’île verte recense 4,6 millions d’habitants. 260 000 sont partis ces sept dernières années, suite à l’explosion de la bulle immobilière. Il y a des communautés irlandaises partout dans le monde. Au Etats-Unis, en Australie, au Canada. A Hong Kong. A Londres. On raconte que 70 millions de personnes, sur les cinq continents, ont des racines irlandaises.

En novembre, pour Le Monde, je suis allée à Dublin afin de découvrir si la reprise économique que l’on constate aujourd’hui incite les Irlandais partis pendant la crise de 2008 à rentrer au pays. J’ai rencontré Helen, Nicky, Neasa, Caroll, Brian, Spencer, et beaucoup d’autres, rentrés il y a peu. L’île de Samuel Beckett va mieux, c’est indéniable. Mais les séquelles de la récession sont encore profondes. A l’exemple de la terrible explosion des inégalités.

En sillonnant la capitale illuminée par les décorations de Noël, en dégustant un whiskey dans un chaleureux pub avec mon ami Mark, les souvenirs de l’été dernier me sont revenus. En juin 2014, j’ai sillonné les routes d’Irlande, bouleversée par la beauté mélancolique de ses paysages verdoyants, parsemés de ruines d’Eglise. J’ai parcouru le plateau ascétique du Burren, où sont nées certaines scènes de mon prochain roman.

Chaque fois que je traversais un village désert, je songeais à ces chiffres. 8 millions, puis 4,4 millions d’habitants.

Retrouvez le reportage écrit pour Le Monde ici (Irlande),  ou pour les abonnés, en cliquant ici.